Les Solipsistes

Les Solipsistes prolongent les vanités sous une forme plus intérieure et conceptuelle. Après la forêt, le visage et le crâne, la figure se réduit à une empreinte, un centre, une orbite : une conscience isolée dans son propre espace. Chaque œuvre semble contenir un moi séparé, tourné autour de lui-même, mais l’ensemble rappelle qu’aucun soi n’existe hors relation. Le solipsisme devient alors moins un enfermement qu’une tension : croire être seul, tout en pensant le cercle des autres.

Avec les IA génératives, le solipsisme change d’échelle. L’individu ne se contente plus d’être enfermé dans sa propre perception : il dispose désormais d’un outil capable d’intensifier cette clôture perceptive, de la rendre plus fluide, plus séduisante, plus convaincante. L’IA répond, mais elle répond depuis un espace déjà orienté : par la demande de l’utilisateur, par ses mots, ses attentes, ses angles morts, mais aussi par les choix plus discrets de ceux qui conçoivent, entraînent et encadrent la machine.

Ce qui apparaît comme un dialogue avec une altérité peut alors devenir une forme subtile de clôture. L’utilisateur croit sortir de lui-même, interroger le monde, rencontrer une pensée extérieure ; mais l’espace de réponse est en partie façonné avant même que la réponse n’apparaisse. Il est modelé par la formulation de la question, par les données disponibles, par les filtres, les hiérarchies invisibles, les intentions économiques, techniques ou culturelles intégrées dans l’outil. Cette dynamique fait écho à la peinture du Solipsiste : l’illusion de l’orbite y laisse croire que l’on occupe le centre de l’univers, alors même que ce centre n’est peut-être qu’un effet de perspective. De la même manière, l’IA peut donner le sentiment que tout converge vers notre regard, nos questions et nos préoccupations, renforçant l’impression que le monde se déploie naturellement autour de nous.

Les Solipsistes interrogent précisément cette tension : comment exister comme singularité sans se refermer dans une orbite trop confortable ? Comment distinguer la relation véritable de la simple réverbération de soi-même ? Et comment percevoir ce qui, dans un dialogue apparemment ouvert, reste déjà discrètement cadré par des forces extérieures ?